La technologie de transport d’électricité dite de courant continu ultra haute tension (CCUHT) fait entrevoir l’ambition chinoise de développer un super-réseau électrique mondial, qui lui permettrait de vendre son électricité en Europe. Si la possibilité de transporter de l’électricité sur de longues distances, et ce, à faible coût, pourrait permettre de tirer un meilleur parti des ressources renouvelables mondiales, elle poserait dans le même temps de nouvelles problématiques géopolitiques. 

Le gouvernement chinois a largement communiqué sur la mise en service d’une ligne à ultra haute tension de 1,1 million de volts (1.100 kV) dans le courant de l’année 2019. Construite entre Changji et Guquan, elle reliera les barrages hydrauliques du Xinjiang (province peu peuplée du Nord-Ouest chinois), à la côte Est, sur 3 200 kilomètres.

Transport d’électricité : courant alternatif ou courant continu ?

Pour transporter de l’électricité, le courant alternatif est très souvent privilégié. Il permet en effet d’utiliser des hautes tensions (avec un maximum de 800 kV), donc de réduire les intensités, et ainsi de limiter les pertes par effet Joule. En Europe, la quasi-totalité des lignes à haute tension sont à courant alternatif.

Mais pour transporter de l’électricité sur de très longues distances, le courant continu offre de bien meilleures performances que le courant alternatif. C’est la raison pour laquelle la Chine s’est intéressée au CCUHT.

La Chine : une production trop importante pour la consommation intérieure

C’est que l’Empire du Milieu souffre du gigantisme de son territoire. Ses gisements d’énergies renouvelables se situent dans les régions désertiques de l’Ouest et du Nord, qui sont très éloignées des zones d’activité et d’habitation de la côte Est et Sud.

Si bien qu’une partie de l’énergie produite n’est pas utilisée, faute de pouvoir être acheminée. Le gouvernement chinois a en effet orchestré la construction à très grande échelle de parcs électriques renouvelables, sans pour autant ajuster le réseau de transport ou de stockage en conséquence. De nombreuses centrales éoliennes ou photovoltaïques doivent régulièrement être arrêtées par manque de débouchés pour l’électricité produite. Plusieurs, flambant neuves, n’ont pas été reliées au réseau. 

Une technologie-clé pour accélérer la transition énergétique mondiale

Depuis 2006, la Chine a ainsi construit 19 lignes à Très Haute Tension, dont 6 en CCUHT. Pour autant, la technologie demeure à l’heure actuelle maîtrisée par les fabricants européens comme Siemens ou ABB. Ce dernier a d’ailleurs réalisé la liaison Changji-Guquan.

La démocratisation de cette technologie pourrait faire avancer la lutte contre le réchauffement climatique, en permettant aux pays comme la Chine de transporter de l’électricité issue de lieux de production verts éloignés vers les lieux de consommation. A l’échelle du globe, il deviendrait possible de tirer parti des forts vents en Arctique ou de l’ensoleillement du Sahara pour produire une électricité verte qui serait consommée ailleurs. 

L’Europe utilisera-t-elle de l’électricité chinoise low cost ?

Le CCUHT présente un intérêt plus mesuré pour l’Europe, où les territoires sont moins vastes, les zones de production renouvelable plus proches des zones de vie – et où le réseau de transport d’électricité longue distance existant est fiable, efficace, et en courant alternatif. 

De son côté, la compagnie nationalCe chinoise State Grid a annoncé son intention de construire des lignes CCUHT transcontinentales, afin d’exporter son électricité produite à bas coût en Europe. Elle prétend ainsi permettre à l’Europe « de réduire son empreinte carbone et sa dépendance au nucléaire ».

Ambitions chinoises et géo-politique

Cette ambition s’inscrit dans le projet de « Nouvelles Routes de la Soie », lancé en 2013 par la Chine, qui prévoit la mise en place d’un vaste réseau de voies de communications terrestres et maritimes à travers la Russie, l’Asie et l’Europe. 

Liu Zhenya, le dirigeant de State Grid, a déclaré que l’électricité produite en Chine et acheminée par ce biais en Europe pourrait être vendue entre 6 et 7 centimes d’euros le kilowattheure. Un tarif qui pourrait s’avérer compétitif, mais dont il semble difficile pour l’heure d’apprécier les fondements.

Effectivement, une telle ambition se heurte à des limites considérables. Sur le plan géo-politique, cela supposerait que l’ensemble des pays traversés par les lignes CCUHT Chine-Europe s’entendent pour les installer. Surtout, ce projet présente un risque majeur sur le plan de la souveraineté nationale des pays. S’il voyait le jour, les pays alimentés accroîtraient significativement leur dépendance énergétique envers la Chine, lui conférant un pouvoir considérable. Il est en outre très peu probable que les Etats européens requièrent une telle infrastructure, alors qu’ils disposent actuellement d’importants gisements de production.

Ce super-réseau électrique mondial demeure donc encore aujourd’hui prospectif.