Les technologies de smart energy, en plus de constituer une solution d’avenir, peuvent être considérées comme vecteurs de soft power. Historiquement, le réseau électrique a été bâti à l’échelle nationale, constituant en quelque sorte un élément de souveraineté étatique. Or, la décentralisation de la production d’énergie est accompagnée par les smart grids, ces réseaux pourvus d’une couche numérique « intelligente ». Ceux-ci permettent l’interconnexion, la bi-direction, l’effacement et l’accueil accru d’énergies renouvelables. Le réseau ainsi « augmenté », à terme, doit être pensé au moins à l’échelon européen, avec des technologies de pointe dans lesquelles la France possède des pépites. Appréhendés comme filière, les smart grids peuvent ainsi s’exporter et propulser l’excellence française à l’étranger.  Par Aymeric Bourdin. 

Les Smart Grids : une filière en développement

Réseau de distribution d’électricité qui favorise la circulation d’information entre producteurs, fournisseurs et consommateurs, les smart grids permettent d’optimiser l’ajustement des flux d’électricité en temps réel. Environ un quart de l’investissement nécessaire dans les réseaux de transport d’énergie de 2010 à 2035 serait lié à la croissance de la production d’électricité d’origine renouvelable. En Europe, cela représente ainsi 20 000 km de nouvelles lignes selon l’Ademe. 

Selon une autre étude du Potsdam Institute for Climate Impact Research, l’Europe pourrait de son côté, grâce à un « super-réseau intelligent », (Super Smart Grid) sécuriser son alimentation énergétique, en développant les énergies douces, renouvelables et décentralisées, tout en diminuant fortement ses contributions à l’effet de serre.

Une logique d’écosystème à renforcer

Aujourd’hui, de nombreuses expérimentations Smart Grids sont menées en France, parmi lesquelles des démonstrateurs soutenus par l’Ademe via le Programme des Investissements d’Avenir, à hauteur de 85 millions d’euros. Ces expériences pilotes ont permis de tester le potentiel de développement des smart grids sur le territoire. Après le temps des démonstrateurs, on assiste aujourd’hui à l’industrialisation progressive de la filière.

La Bretagne et les Pays de la Loire sont deux régions en pointe en matière d’investissement dans les réseaux intelligents. Depuis 2015, ces territoires accueillent de nombreux projets innovants dans le cadre du programme SMILE. Un investissement qui vise à  impulser le développement d’une filière économique génératrice d’emplois dans l’Ouest. À date, plus de 60 projets, publics ou privés, sont en cours d’instruction ou de déploiement autour des réseaux intelligents et plus globalement de la transition énergétique, pour 200 millions d’euros d’investissement. 

Les initiatives de cette envergure constituent la vitrine d’un savoir-faire national et sensibilisent les donneurs d’ordre à la valeur ajoutée des Smart Grids. Ainsi la complémentarité des solutions logicielles associées aux Smart Grids doit permettre de faire face aux mutations du marché de l’énergie telles que l’essor de la mobilité électrique.  

Des atouts à l’international

Sur un marché mondial estimé à 30 milliards d’euros, la filière française de ces réseaux électriques intelligents représenterait 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont la moitié à l’export et 25 000 emplois directs en 2020, selon Think smart grids, l’association qui fédère les industriels du secteur en France.

Or, la France compte des acteurs d’excellence dans le domaine. A titre d’exemple, sept pépites françaises sont allées s’exposer du 11 au 13 février 2020 au Salon E-World Energy & Water à Essen en Allemagne, emmenées par Bpifrance et Business France. Une expertise de pointe dans des domaines tels que les protocoles de communication, la prédiction de production d’énergie photovoltaïque mais aussi la mesure et le contrôle des consommations électriques dans les bâtiments sont recherchés par les pays qui cherchent à moderniser leur réseau. C’est ainsi qu’un spécialiste de l’IA pour les utilities développe un logiciel qui permet de modéliser des réseaux complexes. Pouvant être utilisé par des énergéticiens traditionnels, l’IA peut aussi être dédiée à l’analyse de la performance énergétique industrielle.

Ces diverses solutions visent aussi à accompagner les fournisseurs d’énergie dans la création de nouveaux services d’efficacité énergétique. De même, elles peuvent fournir des solutions aux réseaux basées sur l’internet des objets. 

Au-delà de l’Europe, des marchés existent pour l’offre française. La Chine, par exemple, a investi plus de 3 milliards de dollars dans l’automatisation des réseaux en 2017 et possède le plus grand déploiement de smart meters au monde, selon Business France. Dans ce contexte, l’offre française a des atouts : la stabilité et la fiabilité du réseau français, ainsi que son fort degré d’automatisation, font référence dans le cadre de la transformation et de la modernisation actuelles du réseau électrique chinois. Un tissu dense d’acteurs du secteur composé de leaders mondiaux, de PME et d’associations, ainsi que de lourds investissements en R&D, constituent également des apports intéressants pour les entreprises chinoises, les organismes académiques et les municipalités. 

Des enjeux de visibilité 

Comme toute filière souhaitant s’exporter, le secteur des smart grids doit tenir compte d’enjeux variés. A la nécessaire visibilité et à la cohérence de la filière s’ajoute des enjeux normatifs liés à la compatibilité technique des équipements, des standards et protocoles de communication.  

A l’exemple du réseau Vivapolis, qui se veut porteur d’une offre de ville à la française à l’étranger pour les industries de la construction, la mise en place de synergies à l’export pour les Smart Grids est accompagnée par la puissance publique, via la BPI ou Business France. Le précédent de la French Tech montre également, à une échelle plus large, comment la mise en place d’une logique de filière contribue à peser à l’international. L’association Think Smartgrids joue un rôle central à cet égard pour la filière des réseaux intelligents.