L’accès à l’énergie en territoires est un acquis qui cache une réalité peu connue, celle des infrastructures de réseaux. Dans son rapport “Transition énergétique : faisons jouer nos réseaux”, l’Institut Montaigne propose 9 mesures pour contribuer à ce que les réseaux restent un moteur de la transition énergétique. Christine Le Bihan-Graf, co-présidente du groupe de travail de l’Institut Montaigne à l’origine du rapport, a répondu aux questions de Réseau Durable. 

COP 25, Green Deal européen… malgré une actualité énergétique forte, les réseaux électriques sont peu présents dans le débat. L’accès à l’énergie en France est-il à ce point optimal qu’on en oublierait presque comment cette énergie est acheminée ?

C’est effectivement le diagnostic que nous faisons dans le rapport « Transition énergétique : faisons jouer nos réseaux » de l’Institut Montaigne. La France, en comparaison à d’autres pays européens, dispose de réseaux très performants. Le territoire est extrêmement maillé, il n’y a pas d’endroit où les gens ne reçoivent pas d’électricité, même dans les zones qui ne sont pas connectées au réseau métropolitain, comme dans les îles par exemple. L’électricité est considérée comme un bien essentiel car on ne peut pas vivre sans. 

La France bénéficie aussi d’un réseau gazier assez développé en zones urbaines. Dans les zones rurales, c’est souvent l’électricité ou le fioul qui sont utilisés pour se chauffer. On trouve aussi des réseaux de chaleur et de froid dans les zones péri-urbaines ou dans les villes moyennes qui ont décidé de développer des réseaux collectifs. 

En France, nous avons investi de manière régulière dans nos réseaux, en étant attentif à leur qualité et à la continuité de l’alimentation des consommateurs. Contrairement à d’autres pays, l’ouverture à la concurrence depuis 2 000 ne s’est pas traduite par une dégradation de la qualité des réseaux. Au contraire, la doctrine du régulateur français a toujours été de faire en sorte que les opérateurs continuent à investir et ne s’en désintéressent pas, pour ne pas handicaper les nouveaux entrants sur le marché. En d’autres termes, permettre un accès à des réseaux de qualité à tous les fournisseurs, y compris aux nouveaux entrants, afin de rendre un service de haut niveau aux consommateurs, à un prix soutenable. 

Dans le rapport, vous souligner le rôle moteur des réseaux pour la réussite de la transition énergétique. Pourquoi sont-ils déterminants ?

La transition énergétique repose sur le développement des moyens de production à base d’énergies renouvelables, ce qui implique un bouleversement du paysage. De petites centrales de production sont en train de se développer sur le territoire. Elles vont injecter de l’énergie dans le réseau, alors qu’ils n’étaient pas conçus pour ça. Initialement, le réseau a été construit pour véhiculer une électricité produite depuis de très grosses centrales nucléaires via des lignes à haute tension, jusqu’au consommateur final. Il y avait en quelque sorte des gros points d’injection et puis ensuite, l’électricité était distribuée. Aujourd’hui, l’électricité est injectée dans le réseau depuis une multitude de points qui sont totalement dispersés sur le territoire.

Par ailleurs, les gestionnaires de réseau doivent aussi tenir compte de l’intermittence de ces petites centrales de production. Piloter le réseau suppose d’accueillir cette électricité pour satisfaire les besoins du consommateur tout en ayant des moyens de secours au cas où cette électricité ne serait plus injectée. Si ces évolutions se traduisent par la décentralisation du pilotage, elles permettent aussi de le rendre beaucoup plus fin. Ce qui est rendu possible par les smart grid, des réseaux “intelligents” car équipés de capteurs informatiques qui donnent des informations en temps réel sur l’état de l’offre et la demande. 

Les compteurs intelligents permettront d’envoyer des messages aux consommateurs pour les informer et les inviter à s’effacer, c’est à dire à arrêter de consommer en cas de pic de consommation, pour éviter le black out.

Où en est justement l’industrialisation des smart grid en France ? De quelles avancées sont-ils porteurs ?

Les gestionnaires de réseaux de transport et de distribution ont commencé à investir dans la digitalisation du réseau depuis un certain temps. Cette digitalisation poursuit son cours. La transition énergétique va demander aux gestionnaires de continuer à faire des investissements lourds. A partir du moment où vous digitalisez vos réseaux, vous les rendez communicants, et vous savez en temps réel quasiment ce qu’il se passe sur le territoire et quel est l’état de la demande et de l’offre. Avant, le gestionnaire de réseau faisait des prévisions et évaluait ensuite de manière théorique l’état de la demande par rapport à des profils de consommation. Le réseau était piloté à l’aveugle avec le risque d’avoir une offre trop abondante ou de ne pas avoir suffisamment d’énergie pour répondre à une demande plus importante que prévue. Les écarts et les consommations étaient connues en général un an après. Aujourd’hui, avec Linky, le gestionnaire sait à 10 minutes près combien vous consommez, et il sait aussi évaluer la production sur le réseau. Cela permet d’ajuster de manière beaucoup plus fine et donc de ne pas acheter de l’électricité à l’étranger pour rien par exemple.

Par ailleurs, les informations qui remontent du réseau permettent d’être réactifs en cas d’éventuels dysfonctionnements. Avant, quand vous étiez chez vous et qu’il n’y avait pas de courant, vous commenciez par sortir dehors pour regarder si la coupure touchait aussi vos voisins, puis ensuite il fallait appeler Enedis. Tout ça était quand même un peu lent. Aujourd’hui, il est possible de savoir en temps réel s’il y a un problème sur le réseau, et dans certains cas, de le réparer à distance. Grâce à la numérisation des réseaux, si on s’aperçoit par exemple qu’une ligne est défectueuse, il est possible de détourner le courant de la ligne vers une autre ligne, pour approvisionner un village par exemple. La digitalisation permet de rendre le réseau plus efficace parce qu’on est plus proche de la demande des consommateurs.

Les réseaux sont-ils prêts à accueillir les nouvelles mobilités ?

Les rapports des gestionnaires de réseau concluent qu’en termes de volume d’électricité rendue nécessaire pour la généralisation du véhicule électrique, il n’y a pas de problème d’approvisionnement. Les centrales de production seront capables de produire suffisamment d’électricité pour accompagner le développement progressif des véhicules électriques. Les bornes de recharge se développent, tout le territoire n’est pas encore couvert. 

Ce qui est certain, c’est que le législateur a considéré que le développement des bornes électriques devait se faire dans l’univers concurrentiel. En cas de carence de l’initiative privée, notamment dans les territoires ruraux, la loi LOM a prévu que le gestionnaire de réseaux de distribution pourra, à la demande des collectivités locales, se substituer à eux. Le service public ira là où n’ira pas la concurrence. 

La mise en place de ces bornes électriques supposera néanmoins parfois de renforcer les réseaux, notamment en vue du développement des services de recharge rapide, qui nécessitent d’être alimentés d’une quantité importante d’électricité dans un temps très court. Assurer aux usagers la possibilité de pouvoir recharger rapidement leur véhicule électrique est un facteur clé pour leur développement. D’où la nécessité de consentir des investissements de la part des gestionnaires de réseau, qui seront relativement importants. 

Vous appelez l’attention du gouvernement sur les enjeux de gouvernance et de financement liés aux réseaux, pour éviter de reproduire les écueils du modèle allemand. Quelles sont aujourd’hui les recommandations que vous faites pour que les réseaux se développent dans les meilleures conditions possibles ?

Le gouvernement doit être conscient qu’il y a un coût inhérent aux réseaux à consentir et que ces derniers ne peuvent pas être le coût caché de la transition énergétique. La crise sociale de l’année dernière nous a quand même montré qu’il est important de ne pas cacher ces coûts aux gens. La transition énergétique se doit d’être inclusive, sans exclure les plus modestes. Pour rappel, tous les consommateurs paient les coûts réseaux dans leur facture. Il faut donc qu’ils restent soutenables pour la majorité des Français.

Comment ? D’abord en identifiant des investissements prioritaires en concertation avec les collectivités locales et les territoires. Entre renforcer les réseaux pour permettre l’installation de bornes électriques et enterrer des lignes, il faudra sans doute choisir. Une discussion sur ces priorités doit avoir lieu, afin que le gestionnaire de réseaux ait une feuille de route qui soit claire. Il ne peut pas être en permanence coincé entre la volonté des territoires et les priorités que lui donne le gouvernement au niveau national.

Il ne peut pas être coincé non plus entre le dialogue avec les autorités sur le terrain et les priorités de la PPE. Il faut trouver une gouvernance globale du système qui permette de concilier les territoires et la stratégie bas carbone fixée dans le cadre de la COP21. Pour ça, il faut établir une feuille de route avec des priorités claires.