La métropole bordelaise s’est résolument engagée dans une stratégie visant à inclure les villages et les zones rurales dans sa dynamique smart city. Consciente que cette inclusion nécessite accompagnement, pédagogie et travail sur le terrain, la municipalité va-t-elle réussir ce tour de force ?

Smart City Versus Stupid Village. Le titre de ce rapport de la Cour des Comptes de 2016 est certes provocateur, mais il pointe un risque, dans le développement des solutions smart city : celui d’exclure les zones rurales d’une stratégie menée par une métropole, par manque d’intérêt ou une méconnaissance des spécificités des campagnes françaises.

« Les petits bourgs ne doivent pas être aspirés »

La métropole bordelaise s’est ainsi positionnée pour éviter cet écueil, dans une démarche volontariste visant à intégrer les territoires avoisinant à sa stratégie smart city : durant le quatrième Forum Smart City Bordeaux qui s’est tenu en avril 2018, Alain Juppé a ainsi déclaré que la métropole devait « jouer la carte du partenariat avec les territoires périphériques et la complémentarité ».

Bordeaux prend donc en compte les spécificités rurales dans la définition des ambitions smart city, et fait évoluer les technologies utilisées et leur déploiement en conséquence : « les petits bourgs ne doivent pas être aspirés. Il ne faut pas chercher à calquer le modèle métropolitain mais développer ou inventer un modèle économique propre aux territoires périphériques », a explicité durant le même forum Alexandra François-Cuxac, présidente de la Fédération nationale des promoteurs immobiliers, impliquées dans la stratégie bordelaise.

Intégrer les villages bordelais nécessitent de former les habitants au numérique

Mais prendre en compte les zones rurales ne peut se limiter à y déployer des technologies dédiées. Dans un texte co-signé avec le géographe Martin Vanier, Mylène Villanove, élue bordelaise spécialisée dans les coopérations territoriales, rappelle avec justesse que 16% des Français s’estiment incapables d’effectuer une démarche administrative en ligne et 40% sont inquiets à l’idée de le faire. En conclusion, amener le haut débit dans les campagnes et numériser les services municipaux ne suffisent pas à rendre un village smart.

Une métropole intelligente doit intégrer l’ensemble de sa population, si bien que réduire la fracture numérique doit être une de ses priorités : offrir des outils connectés et des solutions intelligentes est une chose, s’assurer que tous les citoyens puissent en profiter en est une autre.

Un indispensable travail de terrain

En cela, une stratégie smart city ne peut intégrer les zones rurales et semi-rurales sans un travail humain conséquent : des agents municipaux doivent se rendre sur le terrain pour former, expliquer, faire oeuvre de pédagogie.

Mylène Villanove rappelle cette nécessité, pour une smart city, d’arpenter ainsi l’ensemble des territoires avoisinant, pour créer une synergie vertueuse : « la métropole ne s’arrête pas à des frontières administratives. La question n’est pas seulement de veiller à ce qu’au-delà du périmètre métropolitain on ait aussi la fibre, des services numériques et l’accès à la data. C’est de faire ensemble, parce que l’interdépendance des territoires l’exige, et parfois en profondeur dans les territoires qu’on estime un peu trop vite « purement ruraux » précise-t-elle.

La mobilité au coeur des synergies ville-campagnes

Deux domaines clés des stratégies smart city de demain sont emblématiques de cette nécessaire synergie entre ville et campagne : la mobilité et l’énergie.

En effet, une mobilité durable doit se penser au-delà des centres-villes, car la rurbanisation provoque d’importants flux quotidiens entre les zones rurales où habitent les citoyens et le coeur de la métropole bordelaise où ils travaillent. Cet afflux de voitures, fussent-elles électriques, pourrait rapidement congestionner la ville si cette dernière ne développe pas une stratégie ad hoc, en partenariat avec les villages (développement du covoiturage, de l’autopartage ou des mobilités mixtes avec construction de parkings à l’entrée de la métropole, largement desservis en transports en commun, etc.).

Energies renouvelables : éviter la fracture entre zones productrices et zones consommatrices

Du côté de l’énergie, notamment des renouvelables, le risque d’un déséquilibre est identique. En effet, les zones de production d’électricité éolienne ou photovoltaïque sont majoritairement rurales : une métropole comme Bordeaux doit veiller à ne pas opposer des zones denses consommatrices d’électricité à des zones peu denses productrices d’électricité.

Pour éviter cette fracture, le dialogue et l’intégration des villages avoisinants sont cruciaux. Un bourg rural ne doit pas avoir l’impression qu’on lui impose une ferme photovoltaïque ou une éolienne, afin de « nourrir » en électricité la grande ville la plus proche, mais, au contraire, sentir qu’il fait partie d’un projet global, qui l’inclut pleinement.

On retrouve la double nécessité de proposer des services smart city spécifiques aux zones rurales, et des formations efficaces pour les citoyens ruraux ne maîtrisant pas ces technologies, tout en prenant le temps d’expliquer les objectifs et moyens de cette vision globale de la métropole – pour réellement inclure, au lieu d’opposer.